La France s’engage depuis plusieurs années dans une transformation profonde de son modèle énergétique. La décarbonation de l’économie, le développement des énergies renouvelables, la généralisation des bornes de recharge pour véhicules électriques et l’essor fulgurant des datacenters placent le secteur électrique au cœur des priorités industrielles et climatiques du pays. Pourtant, derrière ces ambitions affichées, une réalité s’impose avec une force croissante, les électriciens qualifiés manquent, et cette pénurie risque de compromettre l’ensemble du calendrier de la transition énergétique. C’est ce que met en lumière Emir Deniz, expert en formation professionnelle et fondateur du groupe DEFIS, qui s’est penché sur ce sujet avec une attention particulière.
Une demande en électriciens qui s’emballe, portée par plusieurs mutations simultanées
Le besoin en professionnels de l’électricité ne résulte pas d’une seule tendance, mais de plusieurs dynamiques qui convergent au même moment. Le déploiement des datacenters constitue à lui seul un défi considérable. Ces infrastructures numériques, qui hébergent les données de millions d’entreprises et de particuliers, consomment des volumes d’énergie électrique colossaux et requièrent des installations de haute précision. Les chantiers se multiplient en Île-de-France et dans d’autres régions, et chacun d’eux mobilise des dizaines, parfois des centaines, d’électriciens spécialisés.
À cela s’ajoute le déploiement massif des bornes de recharge pour véhicules électriques, dont le gouvernement a fixé des objectifs très ambitieux pour les années à venir. Chaque borne installée, qu’elle soit en espace public, en entreprise ou en habitat collectif, suppose l’intervention d’un électricien qualifié pour les raccordements et les mises en conformité. Le mouvement est déjà bien engagé, et il va s’accélérer.
Les énergies renouvelables, qu’il s’agisse de parcs éoliens, de centrales photovoltaïques ou d’installations en toiture, génèrent, elles aussi une demande soutenue en main-d’œuvre électrique. Chaque installation doit être raccordée au réseau, maintenue et, le cas échéant, réparée. La rénovation énergétique des bâtiments vient compléter ce tableau, car la modernisation des systèmes de chauffage, l’installation de pompes à chaleur et la mise aux normes des tableaux électriques anciens mobilisent des compétences que seuls des électriciens formés peuvent apporter.
Recruter des électriciens, un exercice devenu très difficile à tous les niveaux de qualification
Comme l’a analysé Emir Deniz dans ses travaux sur les besoins en formation des secteurs en tension, la difficulté de recrutement ne se concentre pas sur un seul niveau de diplôme ou d’expérience. Elle touche l’ensemble de la filière, du CAP au chef de chantier, en passant par le bac professionnel et les techniciens supérieurs.
Les entreprises du bâtiment, les sous-traitants industriels et les donneurs d’ordre publics peinent à trouver des candidats formés et opérationnels. Les délais s’allongent, les chantiers prennent du retard, et les coûts de main-d’œuvre augmentent mécaniquement. Certains employeurs témoignent qu’un poste d’électricien qualifié peut rester vacant plusieurs mois sans qu’une candidature sérieuse ne se présente. Cette réalité est particulièrement marquée dans les zones moins denses, où l’offre de formation initiale est plus limitée et où les centres de formation d’apprentis peinent à attirer suffisamment d’élèves.
Une image de métier qui nuit à l’attractivité de la filière électrique
L’une des causes structurelles de cette pénurie tient à la représentation que les jeunes ont des métiers de l’électricité. Le travail d’électricien est souvent perçu comme un métier physique, manuel et peu compatible avec les aspirations d’une génération davantage attirée par les secteurs du numérique, de la communication ou du digital. Cette image, partiellement réductrice, occulte la réalité d’un métier qui requiert des compétences techniques solides, une capacité d’analyse des plans et des schémas, ainsi qu’une aptitude à travailler en équipe sur des projets complexes.
Emir Deniz souligne que cette question d’image ne relève pas uniquement des entreprises ou des centres de formation. Elle engage aussi les politiques d’orientation scolaire, les campagnes de communication sur les métiers manuels et techniques, et la capacité du secteur à montrer aux jeunes que les métiers de l’électricité sont des métiers d’avenir, bien rémunérés, non délocalisables et porteurs de sens dans un contexte de transition climatique.
Un goulot d’étranglement qui menace directement la transition énergétique française
La conséquence la plus grave de cette pénurie est systémique. Si la France ne parvient pas à former suffisamment d’électriciens dans les prochaines années, elle risque de se trouver face à un blocage concret de sa politique énergétique. Les objectifs fixés par les pouvoirs publics en matière de déploiement des énergies renouvelables, de rénovation thermique des bâtiments ou d’électrification des usages supposent des milliers de chantiers conduits simultanément sur l’ensemble du territoire. Sans la main-d’œuvre qualifiée pour les réaliser, ces objectifs resteront lettre morte, quelle que soit la qualité des lois votées ou des financements mobilisés.
Ce point de vigilance est au cœur de la réflexion qu’Emir Deniz porte sur l’adéquation entre les politiques de formation professionnelle et les besoins réels du marché du travail. Une politique industrielle ou climatique ne peut produire ses effets que si elle s’accompagne d’une politique de formation cohérente, planifiée et suffisamment anticipatrice.
La formation initiale et la reconversion, deux leviers indispensables selon Emir Deniz
Face à l’ampleur des besoins, deux voies doivent être activées simultanément et avec détermination. La première est le renforcement de la formation initiale, en développant les capacités d’accueil des lycées professionnels et des centres de formation d’apprentis dans les filières électrotechniques, en rendant ces parcours plus attractifs pour les jeunes et en améliorant leur visibilité lors des phases d’orientation.
La seconde voie est celle de la reconversion professionnelle. De nombreux actifs en poste dans des secteurs en déclin ou fragilisés pourraient trouver dans les métiers de l’électricité une porte d’entrée vers un emploi stable et qualifié. Des parcours de reconversion bien construits, accessibles via des dispositifs de financement comme le CPF ou les plans de développement des compétences, permettent à des adultes de se former en quelques mois à un niveau opérationnel sur les chantiers.
Emir Deniz insiste sur la nécessité d’articuler ces deux leviers avec les territoires, les entreprises et les branches professionnelles, afin que les formations dispensées correspondent aux besoins réels et que les personnes formées trouvent rapidement un emploi à l’issue de leur parcours. C’est à cette condition que la France pourra tenir ses engagements en matière de transition énergétique, sans se heurter à la contrainte, souvent sous-estimée, du capital humain nécessaire pour les réaliser.






